Damnatio memoriae

  • 18.00€

Collection: 
18.00€
Date de parution: 
31/05/2018
Etat du livre: 
NEUF
ISBN: 
9782847432114
ISSN: 
1962-1949
Nombre de pages: 
210

Palerme, début du XXIe siècle. Deux journalistes réalisent un documentaire sur les migrants. En déambulant dans les rues surchauffées de l’île, ils lient connaissance avec Youngest Son. Arrivé depuis peu en Italie, le musicien accepte de dérouler le fil de son récit migratoire face caméra. Chrétien originaire du Nord du Nigéria, Youngest Son a traversé le Sahel puis une partie de la Méditerranée pour fuir les tensions à l’œuvre dans sa région. En Sicile, il est confronté à la précarité, au racisme et à la violence. Tous ses espoirs reposent désormais sur Abigail, sa sœur installée en Espagne depuis peu.

Cette rencontre conduit les deux journalistes de Palerme au quartier Son Gotleu de Palma puis dans les caboulots de Bastia à la recherche d’Abigail.

Dans ces trois îles méditerranéennes, proches et pourtant dissemblables, leur enquête sera rattrapée par le réel.

Sommaire: 

Palerme

Tunis

Palma

Bastia

Références bibliographiques

Extraits: 

DEBUT DU CHAPITRE 1

 

– « Insulaire », ça m’a toujours fait penser à « insolation ».

Tino finissait sa bière en se moquant à nouveau des Siciliens. Abdelkrim ne réagit pas. Il regardait au loin, les yeux mi-clos, sans égard pour l’homme gras et déjanté qui lui faisait face. Quelques minutes plus tard, il grommela simplement :

– Bon, bon, bon.

Cela faisait une semaine que Tino travaillait avec Abdelkrim et il avait pris l’habitude de ne pas intervenir lorsque le réalisateur se parlait à lui-même, perdu dans ses pensées. Ce dernier, qui jouissait d’une certaine renommée en Tunisie, avait fait appel à lui pour tourner les premières images de son documentaire sur les migrants en Sicile.

Tino avait l’expérience des tournages en extérieur et aimait composer avec les lumières naturelles du sud. Le caméraman italien, qui avait réalisé une partie de ses études à Paris, était aussi en mesure de traduire en français ces torrents de parole dont Abdelkrim ne comprenait souvent que les remous les plus marqués. Tous deux étaient convaincus de l’importance de parler des hommes prisonniers de cette île volcanique où ils semblaient avoir fait naufrage au hasard d’un courant marin.

Alors que les reportages sur la crise migratoire se succédaient, Abdelkrim s’énervait de ne voir nulle part trace de cette folie qui s’insinuait progressivement mais sûrement dans le regard des hommes échoués dans ces no man’s land pour apatrides qui fleurissaient partout en Europe.

L’emprise des émotions était aujourd’hui telle que seules semblaient pouvoir passer à l’image les personnes capables de se raconter dans les sourires ou dans les larmes. Comme s’il n’y avait pas de place pour l’ambivalence dans ces récits. Pourtant, quelques années auparavant, Abdelkrim avait cru, comme tant d’autres, que l’image du corps de ce petit enfant échoué sur une plage méditerranéenne allait ébranler l’édifice des certitudes politiques et journalistiques. Effaré par l’absence de sincérité de tout ce qu’il avait pu lire ou entendre sur le sujet depuis, il avait sollicité Tino pour chercher à capter depuis la Sicile cette anesthésie collective dont témoignait le traitement européen de la question migratoire.

C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’île et Abdelkrim avait été ému par les reliefs escarpés et l’architecture arabo-normande. Les femmes italiennes tatouées et la présence fantôme de ces Nigérians réduits à aider les voitures à trouver place dans la circulation délirante de Palerme pour obtenir quel­ques pièces de monnaie l’avaient également troublé.

Arrivé de Bologne, Tino avait découvert avec lui la ville et la souffrance de ces hommes dont ils voulaient retracer les parcours. Comme ils l’avaient très vite perçu, les femmes étaient invisibles, certainement prises au piège d’autres espaces-temps.